Cette anneé, le congrès de la Ligue de l’enseignement est accueilli, du 24 au 27 juin, par la fèdèration de la Haute- Garonne. Rencontre avec Olivier-Ronan Rivat son secrètaire gènèral, Andrè Boudou son prèsident, et Hèlios Gonzalo, prèsident de la Ligue de l’enseignement de Midi-Pyrèneés.
Les Idées en mouvement : Pouvez-vous décrire les grandes lignes du projet politique de votre fédération ?
Olivier-Ronan Rivat, secrétaire général de la Ligue de l’enseignement de la Haute-Garonne : À l’instar de celui des autres fédérations, le projet politique de la Ligue de l’enseignement de la Haute-Garonne s’inscrit dans le cadre global de notre mouvement, de ses valeurs et de sa philosophie d’action, dans l’optique émancipatrice de l’éducation populaire.
Bien entendu, nous avons nos propres spécificités liées au contexte : un département où se développe la quatrième métropole française, Toulouse, avec son million d’habitants, au cœur d’une des plus vastes régions de l’Hexagone, et ses territoires ruraux ; avec des particularités liées à l’histoire des hommes et femmes qui ont fait vivre le projet de notre mouvement depuis 1932 dans le département, une terre d’accueil pour les résistants antifranquistes, antifascistes, attachés aux valeurs de la République et de la démocratie. Avec des figures illustres comme Claude Julien, fondateur du Cercle Condorcet à Toulouse, qui a toujours accompagné les différents travaux conduits ici et depuis notre Ligue…
Quels sont les axes de développement privilégiés par la fédération de la Haute-Garonne et leurs enjeux ?
O-R R. : Les axes stratégiques de notre fédération reposent sur trois piliers solidaires les uns des autres :
1/ la vie fédérative : l’animation et le développement de la vie associative ;
2/ la transformation sociale par un engagement dans une démarche d’éducation populaire ;
3/ l’action et le positionnement en tant qu’acteur de l’économie sociale et solidaire pour pérenniser notre projet, nos actions, et garantir une autonomie d’action par le renforcement de l’économie sociale et solidaire.
Il est important de rappeler que notre mouvement se situe dans une démarche qui a besoin d’autonomie et doit le revendiquer :
– parce qu’elle est attachée à la liberté d’association, pour les échanges et l’implication qu’elle permet, par et pour le fonctionnement en réseau ;
– parce qu’elle est inscrite dans l’économie sociale, en n’étant pas neutre dans le paysage économique et en refusant de s’enfermer dans des rapports exclusivement marchands.
Par ailleurs, notre fédération recouvre une très grande diversité de compétences et de services, ainsi qu’une vraie richesse dans ses champs d’action (prévention, éducation, formation, accès aux sports et loisirs, vie associative…) et thématiques (développement de la culture scientifique, éducation aux médias, pratiques artistiques…).
Son développement s’effectue dans les différents territoires du département : zones rurales, périurbaines et urbaines. Les publics touchés sont également extrêmement divers en termes d’âges, d’origines socioculturelles…
Cette grande diversité – et j’y suis très attachée – s’inscrit dans le même projet politique, celui de lutter contre les exclusions. Un projet visant l’implication de tous dans l’espace public par la mise en œuvre d’actions favorisant une émancipation individuelle et collective par l’accès à l’éducation, à la culture et aux loisirs.
Pour ce faire, notre fédération :
– s’inscrit dans une dynamique territoriale, grâce à l’animation du réseau associatif fédéré et à une politique en direction des collectivités locales ;
– s’appuie sur la mutualisation de nos compétences au niveau départemental, mais aussi régional grâce à l’appui du confédéral et de notre coordination régionale ;
– s’assure de la réussite des projets, grâce à la synergie de nos services et de nos champs d’actions.
Autant d’axes de travail perfectibles, et à renforcer…
Quelle stratégie régionale avez-vous adoptée dans un contexte de réforme territoriale ?
Hélios Gonzalo (président de la Ligue de l’enseignement Midi-Pyrénées) : La Fédération de la Haute-Garonne et les sept autres de la Régionont anticipé depuis plusieurs années les recompositions territoriales et ont construit un outil de politique régionale : la Ligue de l’enseignement de Midi-Pyrénées. L’accord préalable entre les 8 fédérations et le principe politique retenu a été de créer un pôle de ressources et de représentation au service des fédérations départementales, avec une perspective d’actions nouvelles et la recherche de transfert de compétences entre les structures afin de tendre vers une mutualisation des moyens.
Ce travail de mise en synergie des fédérations représenta un atout supplémentaire pour participer à l’élaboration d’actions collectives dans nos territoires, et notamment dans le cadre de la politique de la jeunesse et de l’éducation populaire. La Ligue de l’enseignement Midi-Pyrénées (LEMP) a ainsi pour mission de mutualiser les expériences et les compétences de tous au service de chacun (gestion, formation, création d’outils partagés…) ; mais également de les valoriser à l’échelon régional (exemple des Chantiers d’expression « Demain en France », du groupe régional sur les ateliers relais…).
En outre, les rencontres entre acteurs départementaux permettent de disposer d’une dynamique de prospective sur des secteurs nouveaux, et d’élaborer des stratégies régionales sur des projets partagés. Nos rencontres régulières ont permis un essaimage d’actions dans les départements grâce au repérage de compétences spécifiques et à l’intervention dans des secteurs innovants par les fédérations départementales.
La seconde mission de la LEMP est donc de tisser de nouveaux partenariats avec les services déconcentrés de l’État (rectorat, DRJSCS…), le Conseil régional, les Conseils de développement, et autour de nouveaux projets comme l’expérimentation « Hirsch » concernant la prévention des ruptures sociales et scolaires des jeunes lycéens et apprentis…
La Ligue de l’enseignement Midi-Pyrénées, dont le CA est composé par les 8 responsables des fédérations départementales, joue le rôle d’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics à l’échelon régional. Elle constitue aussi un précieux relais avec le centre confédéral de notre mouvement et auprès des coordinations associatives de Midi-Pyrénées (CPCAMP et CRAJEP), instances dans lesquelles elle représente la Ligue.
Ainsi, face aux nécessités d’un travail davantage mutualisé entre les fédérations (économies d’échelles, enrichissement mutuel, etc.), et suite à un choix politique de l’ensemble des fédérations de la région, il a été décidé d’approfondir cette logique de régionalisation.
Le projet éducatif et social dont est porteur votre fédération vous paraît-il adapté aux enjeux de la société du XXIe siècle ?
André Boudou (président de la Ligue de l’enseignement 31) : Donner à chacun la capacité de s’insérer, de se situer dans la société et d’agir en citoyen éclairé est une mission fondamentale de l’éducation populaire en général et de la Ligue de l’enseignement en particulier, et ce depuis bientôt 150 ans. Ce projet me semble plus que jamais d’actualité. L’apprentissage de la démocratie, de la diversité culturelle, du vivre ensemble, de l’action collective, des clés de compréhension d’un monde complexe mais aussi de la maîtrise du discours, des nouvelles formes d’expression, des sciences et des nouvelles technologies sont aussi au cœur des préoccupations de la Ligue de l’enseignement 31. Nous tentons au quotidien de les traduire sur le terrain de l’action.
Bien que « démodée » (?!), la notion d’émancipation doit rester au cœur de notre démarche éducative : elle permet l’accès et la mise en relation des connaissances. Si l’accès aux connaissances n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui, leur mise en perspective et en débat l’est de moins en moins. Il ne saurait y avoir de formation tout au long de la vie sans éducation tout au long de la vie, sans considérer que l’éducation d’une personne et de son esprit critique s’effectuent en permanence. Pour répondre à ces enjeux l’école, les jeunes et leurs familles peuvent compter sur les mouvements d’éducation populaire comme la Ligue de l’enseignement.
Partenaire historique de l’école publique, nous pensons qu’il faut l’encourager (afin qu’elle reste en phase avec la société et la vie démocratique) à renforcer, élargir, identifier les droits des élèves en distinguant les domaines où ils sont consultés de ceux qui leur permettent d’exercer des responsabilités et de décider.– encourager aussi l’innovation pédagogique, impulser à tous les niveaux des pratiques coopératives et associatives ; – améliorer la relation avec les familles en les associant à la vie éducative.
C’est dans la même optique que nous accompagnons les collectivités locales qui s’engagent à faire vivre la démocratie locale et la formation des citoyens, particulièrement des jeunes, au travers des Conseil de jeunes, CME, chantiers d’expression, animation de lieux de débat…
Je crois qu’il faut réaffirmer notre implication dans un esprit d’éducation populaire, avec des pratiques qui s’inscrivent à contre-courant des postures verticales, autoritaires, sécuritaires, culpabilisantes, très en vogue chez certains politiciens relayés par des médias en mal de sensations fortes.
Gardons-nous cependant d’être béats ou de nous bercer dans une autosatisfaction facile. En effet le chantier est immense et, ne nous le cachons pas, notre monde en crise et en mutation n’est pas plaisant à voir. Pour paraphraser l’un de nos prestigieux compagnons de route, Jean Chesneaux, il est aux prises plus qu’autrefois avec « l’immonde » des sectarismes, des fondamentalismes, des violences, des exclusions, des pollutions et des peurs que nous avons peur de léguer à nos enfants. Mais justement, notre fédération est plus que jamais nécessaire pour mener tous les bons combats et outiller les consciences pour la résistance à toutes ces horreurs. « Résister c’est créer » est le thème central du Cercle Condorcet que nous animons.
Quelles relations avec les pouvoirs publics : partenaires ou prestataires ?
AB : Notre action a besoin de moyens et d’une assise économique pour exister et s’inscrire réellement sur la société. La reconnaissance de nos compétences et de notre engagement par les pouvoirs publics est incontestable. Nous devons rester leur partenaire, honnête, constructif tout en gardant une distance critique et notre force d’interpellation.
Mais soyons vigilants. Attention à ne pas nous laisser entraîner dans des logiques de prestation de services qui mettraient en péril notre projet politique et notre démarche d’éducation populaire. Je vous rappelle que notre fédération s’autofinance à 94 % et que ses champs d’action sont extrêmement riches et diversifiés. Je suis confiant quant à notre capacité à pérenniser nos actions sans trahir nos valeurs.
Propos recueillis par Tristan Denoyel et Philippe Rulié